Résumé du Sommet national sur l’IA et la culture | Par la directrice de l’AAMI
Cher·ère·s membres,
Vous trouverez ci-dessous le rapport que j’ai rédigé pour la Coalition canadienne des arts, dans lequel je présente mon point de vue sur le Sommet national sur l’IA et la culture qui s’est tenu à Banff, en Alberta, les 17 et 18 mars 2026.
L’IA et la culture sous toutes leurs facettes : résumé du Sommet national des 17 et 18 mars
Le Sommet a réuni plus de 300 personnes issues du milieu universitaire, du gouvernement, des industries culturelles, du secteur des arts et de la culture, ainsi que des secteurs des affaires et des technologies. Les ministres Evan Solomon et Marc Miller étaient accompagnés des secrétaires parlementaires Madeleine Chinette, David Myles et Taleed Noormohamed, ainsi que du sénateur René Cormier. La représentation et l’organisation du ministère du Patrimoine canadien étaient assurées par la directrice générale Madonna Radi et son équipe.
Le sommet s’est ouvert sur une intervention percutante de Shani Gwin, fondatrice métisse de sixième génération et PDG de pipikwan pêhtâkwan, une agence de communication, de relations publiques et d’engagement dirigée et détenue par des personnes autochtones. Mme Gwin a replacé les avancées technologiques actuelles en matière d’IA dans le contexte de l’histoire du Canada, marquée par la désinformation, l’exploitation des ressources et la dépossession des peuples autochtones, et a plaidé en faveur d’une approche progressive et communautaire pour le développement des technologies d’intelligence artificielle. Le discours d’ouverture de Mme Gwin a été suivi d’une déclaration de Bjorn Ulvaeus, artiste de renom du groupe ABBA, au nom de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs, affirmant que les artistes doivent être rémunérés pour l’utilisation de leurs œuvres dans tous les contextes : Ulvaeus a fait valoir que le Canada se trouve à un tournant où il doit décider de la valeur qu’il accordera à la créativité humaine dans un monde qui privilégie le développement technologique, et a affirmé que l’innovation et la protection des droits d’auteur peuvent coexister.
Si cette présentation initiale du sommet semblait indiquer une approche axée sur l’humain et centrée sur les artistes pour ces deux jours de rencontre, le reste de l’événement ne s’est pas déroulé de manière aussi simple et d’autres priorités ont rapidement pris le dessus. Dans son discours d’ouverture, le ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a mis l’accent sur la nécessité d’agir rapidement et de faire preuve de leadership face à la menace qui pèse sur la souveraineté nationale. Les membres du secteur technologique n’ont cessé de souligner le rythme effréné du développement technologique et le risque réel que les secteurs [industriels] canadiens ne soient « laissés pour compte ». En revanche, les demandes émanant de différents segments du secteur culturel pour une position fédérale claire sur la question de savoir si et comment la propriété intellectuelle artistique sera protégée contre l’exploitation par l’entraînement des grands modèles linguistiques (LLM) ont résonné tout au long des discussions, sans qu’une réponse claire ne soit apportée. La confusion et les tentatives pour démêler ce à quoi exactement les différentes personnes faisaient référence lorsqu’elles parlaient d’intelligence artificielle (IA générative par opposition à IA assistive au sens large, entreprises technologiques basées aux États-Unis, LLM, etc.) ont également abondé tout au long de l’événement.
Dans l’ensemble, cependant, trois thèmes principaux se sont dégagés. Comme mentionné plus haut, les débats sur le droit d’auteur et la propriété intellectuelle, ainsi que les revendications en faveur de la protection des œuvres des artistes, menés en grande partie par les secteurs de la littérature et de la musique, ont résonné avec force tout au long du sommet. Si les revendications précises variaient – allant de suggestions visant à ce que le gouvernement, s’il devait signer des contrats militaires avec des géants de la technologie, y ajoute des clauses de rémunération pour l’utilisation de textes et d’images, à des appels à la prudence face à l’adoption de lois sans capacité claire de réglementation et d’application –, l’appel général à ne pas prévoir d’exceptions dans la loi canadienne sur le droit d’auteur pour les entreprises d’IA a résonné avec force. Bien qu’il n’y ait eu, comme on pouvait s’y attendre, aucune réponse décisive aux demandes visant à protéger la propriété intellectuelle contre l’exploitation, celles-ci ont néanmoins été bien accueillies par le ministre Miller, qui a déclaré ne pas envisager de modifications aux lois canadiennes actuelles sur le droit d’auteur qui, en théorie du moins, protègent déjà les œuvres d’art canadiennes contre l’exploitation sans compensation par les entreprises d’IA générative.
En ce qui concerne la manière dont la technologie peut soutenir le secteur des arts et de la culture, de nombreuses discussions ont porté sur la formation, l’adoption et l’intégration. De nombreuses entreprises spécialisées dans la formation, qui s’efforcent d’enseigner aux professionnels de la culture comment utiliser l’IA pour faciliter leur travail, étaient présentes au Sommet. Il est toutefois difficile de déterminer l’ampleur de la demande actuelle, compte tenu du scepticisme et de la méfiance écrasants de nombreux acteurs du secteur à l’égard de cette technologie, en raison du manque de transparence de l’industrie de l’IA dans son ensemble. Ce constat a été clairement illustré lors d’une présentation de Compétence Culture, qui a mené en 2024 une enquête sur l’utilisation de l’IA dans le secteur culturel et a constaté une énorme ambivalence quant à son intégration dans les flux de travail quotidiens, en raison d’une série de facteurs, notamment le manque de compréhension de la technologie et les préoccupations relatives à la vie privée et aux dimensions éthiques de la technologie de manière plus générale.
Enfin, l’importance de la souveraineté canadienne en matière de propriété des données et pour le développement de l’industrie dans ce pays a été longuement débattue et mise en avant. Il est clair qu’il existe un potentiel et une volonté pour que le Canada développe cette technologie sur son territoire, et qu’il est possible de le faire à un niveau local, ce qui favoriserait la créativité. Plusieurs intervenants ont plaidé en faveur de mesures par lesquelles le gouvernement canadien doit investir dans les entreprises locales, tant en matière de soutien aux entreprises que de rétention des talents. Le Sommet a présenté une vitrine d’artistes et d’organisations travaillant avec la technologie de l’intelligence artificielle, notamment l’organisation Les sept doigts de la main, qui utilise l’IA pour créer des visualisations accompagnant des performances semi-improvisées, et une application de Magnify Digital qui analyse et interprète la croissance de l’audience sur les plateformes numériques. Cette présentation a illustré l’importance d’une approche centrée sur l’humain dans le développement des technologies d’intelligence artificielle, ainsi que leur utilité distincte et limitée pour l’administration artistique et la production culturelle.
Si les Autochtones étaient fortement représentés dans le secteur des technologies, de nombreux points de vue étaient sans aucun doute absents. Il est notamment à noter qu’en dehors de quelques mentions en marge, il n’y a pas eu de véritable débat sur la relation entre la culture, les technologies d’IA et la crise climatique. Cela était troublant, mais pas surprenant compte tenu du nombre très limité d’invité·e·s issu·e·s de communautés en quête d’équité ou les représentant. (De plus, plusieurs personnes présentes issues de ces communautés ont indiqué avoir dû plaider pour leur inclusion dans l’événement.) Cela était décevant pour de nombreuses raisons, notamment parce que bon nombre des communautés absentes possèdent une grande expertise en matière d’intelligence artificielle, comme la communauté des personnes handicapées, par exemple (représentée au sommet uniquement par le Disability Screen Office), qui utilise des outils d’IA depuis longtemps et possède une connaissance approfondie du potentiel génératif de son intégration.
Même si l’objectif ou le résultat du sommet ne sont pas encore tout à fait clairs, ce qui est certain, c’est qu’il a permis de nouer de nombreux liens précieux entre les différents secteurs représentés. Le sommet s’est conclu par l’annonce de la création d’un comité consultatif permanent sur les arts et la culture, composé de 12 membres renouvelés chaque année. Si cette conclusion a quelque peu tempéré l’enthousiasme suscité par ces deux jours de travail collectif, nombreux sont ceux qui ont exprimé haut et fort leur volonté de se réunir à nouveau prochainement pour poursuivre les négociations et les dialogues entre les différents secteurs, engagés lors de cet événement. Si cet appel à se réunir à nouveau et de manière régulière est entendu, il pourrait offrir des opportunités et tracer la voie vers un engagement productif avec le gouvernement fédéral, tel que décidé par le secteur des arts et de la culture lui-même.
– Barbora Racevičiūtė, Directrice nationale de l’AAMI